Quelle représentation pour les Français issus de l’immigration ?

Publié le par LDH49

Trop, c’est trop. Sans vouloir remettre en question ni la liberté d’expression, ni l’humour, nous voudrions comprendre pourquoi ceux qui organisent la vie médiatique trouvent si jouissif de prendre publiquement pour cible les mêmes profils.

Mme Fatma BOUVET DE LA MAISONNEUVE, est franco-tunisienne. Psychiatre et addictologue à l'hôpital Sainte-Anne à Paris, elle a publié le 18 juillet 2017 dans son blog sur Médiapart, un billet sous le titre « Quelle représentation pour les Français issus de l’immigration ? », . Le voici :

Si certains médiocres ont sauté les verrous et creusé des abysses de bêtises et d’inepties, d’autres, à priori plus intelligents s’y engouffrent. C’est ainsi qu’à une époque de progrès inégalée, la science est décrédibilisée en toute conscience au profit d’allégations qui ruinent les âmes. Lorsqu’un célèbre démographe, Hervé le Bras, invité à un débat sur l’immigration par Alain Finkielkraut argumente avec des chiffres à l’appui, son contradicteur, Renaud Camus, supposé penseur mais réellement antiscientifique, se base sur ce qu’il aurait constaté « comme tout le monde » pour faire de sa subjectivité la loi incontestable. Il est désolant de voir cet ignorantisme aller de soi, y compris sur une radio publique. Oui, on parle bien des noirs et des arabes. Le théoricien du « grand remplacement » vient affirmer qu’il n’y a aucun astrophysicien dans le 18e arrondissement de Paris. Façon de dire que les étrangers qui ont envahi ce quartier possèdent une moindre intelligence. Encore faudrait-il prouver qu’elle ne réside que dans la connaissance en astrophysique. Si nous ne sommes pas là dans un registre raciste, je ne m’y connais pas.

D’autres présentateurs, dans un registre plus humoristique raffolent des rappeurs noirs ou arabes. Les invités sont alors soumis à des plaisanteries insistantes et finalement, hélas, si prévisibles. Il fut, par exemple assez pénible, récemment, d’écouter Laurent Baffie insinuer que les artistes présents pourraient voler le matériel du studio ou que leurs soirées festives seraient un rassemblement de bracelets électroniques. C’est bien connu : les noirs, les arabes ou les roms sont des voleurs et des repris de justice. Haha ! Mais à un moment, on ne rit plus, on passe à la colère puis à l’abattement et aujourd’hui c’est un immense désespoir qui submerge les concernés et c’est bien plus dur à guérir. De même, depuis quelques temps, des Français que l’on dit encore « issus de l’immigration », même s’ils sont nés de la 3e génération, subissent des tests d’amour pour la France dans des mises en scène qui mélangent les registres et entretiennent les confusions. La dernière mise à l’épreuve de la nouvelle députée Danièle Obono en est une bonne illustration à mon sens. Seulement, je peux témoigner de par mon exercice avec des Français de toutes origines, que de très nombreux «  franco français » détestent et méprisent leur pays au point de n’avoir qu’un seul rêve, celui d’en partir ! Aucune logique n’impose d’adorer le pays dans lequel on vit et la liberté du choix et de l’appréciation est la même pour tous.

Pour rajouter une nuance qui manque cruellement au discours ambiant, je dirais que, de mon expérience de médecin, de militante politique et associative, je n’ai jamais entendu de plus vibrants plaidoyers sur les valeurs républicaines que venant de ceux à qui elles font défaut. C’est comme s’ils avaient besoin de s’accrocher à un socle immuable tandis qu’ils se laissent dériver sur les sables mouvants de la pensée obscure et facile. L’obsession fixe souvent des raisonnements bien construits sur une base irrationnelle et arbitraire. C’est le principe de la dérive. Ici, les fomenteurs de ces écarts focalisent leur obsession sur des individus dont ils ignorent tout ou presque. Le mentisme verse dans le radotage ce qui signe le mauvais pronostic. Si nous n’y mettons pas un terme, nous serons tous complices de cette démence collective.

Moi qui ai tous les jours les mains dans le cambouis de la psyché française, je peux témoigner des dégâts subis. Nous payons tous le prix de ces inepties. Les mots ont un poids et ceux qui sont passés maîtres en la matière, boxent par les injures et le dénigrement jusqu’à mettre des humains au tapis. La mise à l’écart et à l’index singularisent de fait des personnes qui ne se vivent pas comme différentes, et qui brutalement se retrouvent catégorisées de façon péjorative, parce que d’origine étrangère. Les déceptions multiples jusqu’à la dépression qui s’en suit leur fait pousser les portes de nos cabinets. Leurs récits poignants prouvent bien qu’ils ont respecté les règles républicaines, et que malgré cela ils n’échappent ni aux plafonds de verres ni aux idées préconçues. Certains disent se sentir étrangers chez eux, en France et pensent à partir pour être réellement étrangers ailleurs. Pourquoi ce rejet vis-à-vis des enfants de ceux que l’on a appelé à reconstruire la France d’après guerre, avec leurs mains et leurs intelligences ? Cette souffrance ne se limite pas aux personnes issues de l’immigration, loin de là. Elle touche leurs amis et leurs conjoints que l’on bouscule dans leurs idéaux de vie par des représentations dans lesquelles ils ne reconnaissent absolument pas leurs proches. Elle atteint aussi des parents. En effet, la violence de cette dernière campagne a été telle que des enfants métissés ont craint de devoir se séparer d’un des parents parce qu’il était étranger. Je pense qu’il est important de mesurer la responsabilité que l’on endosse lorsque l’on s’adresse à un collectif un et indivisible. Mettons les pieds dans le plat, rappelons que ces contempteurs et ceux qui se font complices par leur mutisme sont souvent eux aussi venus d’ailleurs. Ils sont de toutes les origines, on dit parfois qu’ils ferment la porte derrière eux. C’est parce qu’ils auraient tant trimé pour arriver là où ils sont maintenant que l’idée de se rapprocher de l’autre qui leur rappelle à leur propre passé, leur fait peur. Ils redoutent d’être taxés de communautarisme s’ils permettent à leurs semblables de s’exprimer. Ils n’ont pas franchi le pas de la maturité et de l’émancipation qui consiste à assumer d’être reconnaissant vis-à-vis de tous, mais de ne rien devoir à personne.

Alors que faire pour réveillez des consciences en sommeil ? S’exprimer et démontrer notre rôle dans le bon fonctionnement du pays : médecins, avocats, enseignants, techniciens de surface, assistantes maternelles, artistes, chercheurs… Certes, les médias ont réalisé des progrès quantitatifs dans la représentation des Français issus de l’immigration, mais c’est au niveau qualitatif que le bât blesse. Une étude américaine récente, très intéressante, relayée par certains medias et très partagée a montré le manque d’objectivité lorsqu’il s’agit de la représentation des musulmans aux EU*. Il en est de même pour la France où on leur attribue trop souvent des places qui confortent les clichés, car on s’intéresse peu à ceux qui exercent des professions intellectuelles ou on ne les sollicite que sur les sujets des banlieues, de la religion ou du terrorisme. Noyés dans la masse, ils sont peu audibles. Ces Français un peu d’ailleurs sont pourtant des figures de proue pour le pays, ils sont précieux car ils ont un pied dans chaque camp. Ils mettent les cartes sur la table et parlent cash. Celui qui les qualifiera d’angéliques aura fort à faire, car ils sont pétris des subtilités qu’apporte chaque culture. Ils n’affirmeront jamais qu’aucun de ces « Français-là » n’est délinquant ou raciste. D’ailleurs ce serait les dénuer de toute humanité que de les vouloir parfaits. Nul ne l’est !

Oui, nous persévérerons jusqu’à ce que nos propos dépassent ceux des défaitistes. Nous serons les interprètes de ceux qui sont écœurés par le discours identitaire. Ni dans la vindicte, ni dans le rejet, nous chercherons des issues universelles. Nous pensons et la pensée protège du pire. Des disponibilités intellectuelles et des expériences réussies sont immensément négligées. Les idées fédératrices ne trouvent pas assez d’écho, mais restent majoritaires dans l’opinion. Elles ne claquent pas autant que les radicalisations, terrorisme ou autres trafics. Pourtant elles sont des outils du travail de fond qui rassemblera le pays : le défi d’aujourd’hui. C’est à se demander si certains responsables sont vraiment au service de l’intérêt général tant ils négligent l’évidence de la prévention. Ils tentent parfois de justifier leur abandon en évoquant la complexité de la question, mais alors, qu’ils changent de métier ! De notre côté, nous sommes prêts au débat, le vrai, celui qui nous implique et non pas le monologue. Les questions difficiles, ça nous connaît. Même pas peur. Nos responsables évitent d’ouvrir la boite de Pandore, ils ont oublié qu’au fond, se cache l’espérance.

 

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