Monsieur le maire censure une compagnie en pleine fête à Saint Sylvain d’Anjou

Publié le par LDH49

Samedi et dimanche, c’était festival de printemps dans le parc André Delibes au pied du Château à Motte. Un programme varié et éclectique avait été concocté par les organisateurs.

A peine le spectacle de la compagnie Arlette Moreau avait-il commencé que monsieur le maire a cru bon de le censurer d’autorité. Après le précédent de l’interdiction du spectacle ‘Les squames’ aux Accroche-Cœurs d’Angers, l’Anjou deviendrait-elle une terre où les spectacles des arts de la rue troubleraient à ce point l’ordre public qu’il faudrait qu’ils soient supervisés par les maires locaux ?

La LDH Maine et Loire condamne ces atteintes inadmissibles à la liberté de création et d’expression

Ci-dessous l'article du Courrier de l'Ouest et la lettre ouverte de la compagnie Arlette Moreau

C’est vrai qu’on trouve de tout dans un vide-greniers, même des objets les plus insolites. Mais de là à trouver deux femmes, assises sur un tabouret, annonçant clairement qu’elles cherchent un mari, la scène devient surréaliste. Selon un témoin qui a semble-t-il extrapolé dans un message envoyé à la rédaction : « Un homme interpellait d’autres hommes à qui il proposait de vendre ses femmes ».

Attroupement et stupeur dans les allées du Festival de printemps dimanche au château à motte de Saint-Sylvain-d’Anjou. La manifestation proposait une vingtaine d’animations et des expositions gratuites en plus de ce vide-greniers.

« Une intervention légale et anticipée »

Un témoin prévient l’auxiliaire de proximité qui intervient aussitôt pour évacuer les fauteurs de trouble. Conciliabule et départ de l’agent qui revient avec le maire, responsable de la sécurité publique. Ce dernier somme les intervenants de quitter les lieux et le festival définitivement.

Canular ? Provocation ? Pas le moins du monde. Il s’agissait d’une représentation en forme de théâtre de l’invisible de la Compagnie Arlette Moreau, venue de la Vienne spécialement pour le festival. « Nous avons été programmés en toute connaissance de cause », expliquait hier Nicolas Hay de la dite Cie. « C’était une intervention légale et anticipée ». Ce que confirme Joël Clatot, l’élu et l’organisateur de la manifestation.

L’artiste encore surpris de la tournure des événements revient sur la démarche artistique de la troupe, intitulée « Arlette aux champignons ». Elle comprend différentes sorties de rue avec une équipe, composée cette fois-ci de six comédiens. « Nous sommes arrivés la veille pour repérer les lieux en coordination avec les organisateurs. L’objectif est de surprendre le public. Il rit de bon cœur ou rit jaune, s’indigne, se tait, se laisse avoir ou ne se laisse pas faire face aux situations qu’on lui propose ». Lors de cette journée, la Cie avait programmé quatre séries d’interventions : les migrantes, la location de garde du corps, l’espace Slip et les éboueurs. Ces deux femmes silencieuses et voilées « nous permettaient d’aborder les sujets de l’accueil des migrants et du mariage blanc. Elles attirent l’empathie comme les foudres et ça crée le débat. Dans le public, trois comédiens encadrent les réactions et réorientent les discussions ».

L’élu-organisateur reconnaît que la troupe « venue sensibiliser le public aux difficultés de l’exclusion n’a pas eu le temps d’expliquer sa démarche et son travail ». C’est elle qui a été exclue « sans avoir pu effectuer ses autres interventions », explique Nicolas Hay. Le maire s’est appuyé sur deux motifs : le trouble à l’ordre public. « Car ça pouvait dégénérer », souligne Henri Bougué, un autre élu. Sur place, ce dernier a entendu parler « d’un numéro qui pousse le bouchon trop loin », en tout cas « mal venu » dans le contexte actuel.

Le maire (appelé sans succès hier) aurait d’ailleurs confié aux artistes qu’ils « faisaient fausse route en abordant le sujet de la migration de cette manière », aux dires des artistes. La compagnie, qui n’avait jamais été exclue de l’espace public, estime pour sa part « qu’interdire un spectacle parce qu’il n’est pas à son goût revient à de la censure et c’est très grave ».

Joël Clatot, adjoint à la culture, ne peut que « déplorer cet incident ». Ce qui à l’origine « devait réveiller les consciences » a viré au fiasco. Il existait sans doute un fossé entre « les récepteurs et les émetteurs » de cette intervention, tente d’analyser l’organisateur. La compagnie regrette, elle, « qu’une seule personne ait fait des pieds et des mains pour nous exclure ». Elle compte bien ne pas en rester là

M. VAILLANT-PROT - 6 juin 2017

Lettre ouverte de la Cie Arlette Moreau

Censurer sous couvert de sécurité ?

Si dimanche dernier, vous vous êtes rendu·e·s au Festival de printemps à Saint-Sylvain-d'Anjou, vous avez peut-être croisé la compagnie de théâtre de rue Arlette Moreau, programmée pour jouer ses "champignons" durant plusieurs heures, mais qui, censurée par les pouvoirs publics présents, a du quitter les lieux après 10 minutes de jeu seulement...

Les "champignons" d'Arlette Moreau sont des formes hybrides entre le théâtre de l'invisible, la performance et le théâtre d'intervention. Il s'agit souvent de jouer dans l'espace public des situations qui posent des questions politiques. C'est une manière de rendre visible par exemple des rapports d'oppressions, des violences sociales, et de provoquer des réactions, des débats, des réflexions de la part du public. Parmi la dizaine d'interventions de rue, de "champignons", proposées par Arlette Moreau, l'une d'elle, a pour sujet l'accueil et la place des personnes migrantes.

À Saint-Sylvain-d'Anjou, sur le vide grenier organisé lors du Festival de printemps, la mise en scène proposée par les comédiennes et comédiens était la suivante : deux femmes syriennes menacées d'être expulsées cherchent à se marier afin de régulariser leurs papiers. Un homme, travaillant dans l'humanitaire, explique que c'est leur propre volonté et qu'elles préfèrent cela à retourner dans leur pays. Trois autres comédiens "baronnent" c'est-à-dire qu'ils jouent les passants et adoptent des avis différents sur la situation qu'ils observent. Leur rôle est de créer et stimuler un débat public sur les sujets des migrations, de la désobéissance, de la loi et les droits, de ceux des personnes migrantes comme des personnes qui les aident.

La situation a déjà été jouée plusieurs fois dans d'autres villes depuis deux ans, mais dimanche dernier, tout juste installée, les pouvoirs publiques ont ordonné à la compagnie d'arrêter immédiatement la représentation et de quitter le territoire du festival. La raison invoquée ? La sécurité était menacée. La municipalité a mis en avant le risque de réactions violentes de la part du public, en mentionnant aussi le fait que juste après les actes terroristes de Londres, il n'était pas judicieux de jouer des scènes avec des personnages voilés.

Nous ne ressentions aucune menace, les personnes présentes sur le vide grenier réagissaient comme à l'habitude face à cette intervention de rue, chacune avec son propre point de vue. Des jugements sur la forme artistique ont aussi été formulés par la municipalité, créant ainsi une réelle sensation de censure sur la totalité de nos interventions. En effet, Arlette Moreau propose une douzaine d'interventions différentes et devait en jouer quatre autres jusqu'à la fin de la journée. Malgré nos tentatives de discussions, Monsieur le Maire a refusé de revenir sur sa décision et a interdit le reste de cette programmation invoquant un "trouble de l'ordre public". Le soutien de la responsable de la programmation et de l'élu à la culture n'a rien changé à cette décision. Pourtant ces deux personnes étaient au courant de toutes les situations que nous allions jouer dans la journée, nous avions préparé la veille avec elles le déroulement de nos interventions.

Un dernier argument vient renforcer la justesse de notre impression d'avoir été censuré·e·s et d'avoir subi une décision politique et arbitraire, sans autre raison que celle d'un désaccord sur le sujet abordé et la forme artistique choisie. En effet, selon Monsieur le Maire "Ce n'était pas l'endroit, ni la journée. Celle-ci étant dédiée au plaisir et à la détente, les gens ne viennent pas là pour réfléchir."

Pourtant, n'est-ce pas le rôle des arts de la rue ? La rue n'est-elle-pas, en tant qu'espace public, un lieu où peut, où doit naître le débat, la discussion ? L'action de l'artiste n'a-t-il pas pour but de générer des émotions et des réflexions collectives, de faire vivre des moments qui interrogent, qui donnent peut-être même envie de se mettre en mouvement et de se rencontrer ? De se révolter ?

Et quant à l'objet de ce festival selon le maire, le plaisir et la détente ne nous semble pas opposé·e·s à la réflexion, bien au contraire... Dit autrement, les gens, d'après vous, ont-ils un cerveau qu'ils branchent ou débranchent en fonction de s'ils vont ou non au Festival de printemps ?

Ce dimanche, entre la sécurisation de l'espace public et une décision prise dans l'urgence par un représentant des pouvoirs publics, nous n'avons pas su, pas pu faire autre chose que ce qui nous a été demandé : arrêter de jouer. Ce n'est ni satisfaisant, ni rassurant pour la suite. Ce n'est pas inédit, d'autres l'ont vécu ailleurs, avant, mais ce n'est pas acceptable pour autant.

Lorsqu'on joue, nous partageons nos questions, aussi petites soient-elles, avec celles et ceux qui passent dans la rue. Ce sont juste des interrogations, sur ce qui se passe, sur ce qui se vit dans ce monde et sur ce qu'on a envie ou pas de changer.

Lorsqu'on écrit ce texte, nous cherchons un peu à continuer ce travail mené dans la rue et à partager les questions qui nous traversent : Y a t il une bonne façon d'aborder certaines thématiques dans le théâtre et dans l'espace public ? Les maires doivent-elles, doivent-ils devenir les garant·e·s de cette bonne façon ? Ou peut être est-ce le rôle de la police ? Est-ce que la censure est un outil ?

Nous lutterons pour qu'Arlette comme d'autres compagnies puissent continuer à exister dans la rue, quel que soit le sujet, quelle que soit la forme.

Parce qu'on aime jouer. On aime nos formes. On les défend. On veut les diffuser, et pas en faire parler parce qu'elles sont censurées.

Pour la compagnie Arlette Moreau,
Noémie Ménard, présidente de la compagnie
ainsi que l'ensemble du conseil d'administration
et de l'équipe artistique de la compagnie

Publié dans libertés, Culture