"Brazil" à Charles De Gaulle : maintenant, le sticker jaune !

Publié le par LDH49

"Brazil" à Charles De Gaulle : maintenant, le sticker jaune !

Lois sécuritaires, prolongation de l’état d’urgence, dispositifs de surveillances – la LDH s’inquiète des atteintes aux libertés publiques. Voici le récit d’un ligueur de la section, confronté à un nouveau dispositif à l’aéroport !

"Brazil" à Charles De Gaulle : maintenant, le sticker jaune !

Fin janvier - Roissy Charles de Gaulle - départ pour les Etats-Unis.

Dans la file d’attente pour l’enregistrement, une femme d’American Airlines aborde les passagers. Elle s’adresse à un homme d’une soixantaine d’année :

- « Quelle est votre profession ? »

Un peu surpris, l’homme s’exécute. L’interrogatoire se poursuit :

- « Où ? Depuis quand ? Quels sont vos hobbys ? … »

L’homme semble un peu interloqué. Il dit calmement, tout en répondant, qu’il voyage très souvent, et qu’on ne lui a jamais posé de telles questions.

La femme remonte lentement la file, continuant à interroger les passagers.

Je réfléchis. Que signifient ces questions ? Que répondrais-je si on me les posait ? Je suis aussi assez interloqué.

C’est mon tour d’aborder le comptoir d’enregistrement, avant d’être rattrapé par cette femme. Je présente mon passeport et les papiers à l’employée. Elle a le sourire, tout va bien, et puis voilà qu’elle me soumet au même type d’interrogatoire.

- « Quelle est votre profession ? … Où ? … Depuis quand? … »

Là, je lui demande quelle est la signification de ces questions. J’ai rempli le formulaire ESTA avant de partir, tout est clair.

Mais, nouvelle question :

- « D’où venez-vous ? »

Je ne comprends pas vraiment…

- « Oui, comment êtes-vous arrivés à Paris ? »

Je lui réponds : « Par le TGV. Mais êtes-vous un officier de l’immigration ? Pourquoi me posez-vous ces questions personnelles ? »

- « C’est la nouvelle procédure. »

- « J’ai encore récemment pris l’avion pour une autre destination ; jamais je n’ai été soumis à ce type d’interrogatoire sur ma vie privée ».

 

Alors, je lui demande si elle souhaite aussi connaître mes orientations sexuelles. Tout cela fort civilement ; elle avec beaucoup de sourires ; moi poliment.

Alors, elle fait appel à un homme qui va et vient devant les comptoirs.

- « Une seconde, s’il vous plaît ».

Je l’entends dire à cet homme :

- « Il faut vérifier son passeport, cela se passe mal ».

Elle part avec cet homme et mon passeport. J’attends cinq bonnes minutes, calmement. Elle revient, me donne un flyer où il est indiqué « passager n°1 » et colle un sticker JAUNE sur ma carte d’embarquement sur lequel est indiqué : BE AT GATE 1 HOUR PRIOR DEPARTURE. Je me doute vaguement de quelque chose, mais bon, tout va bien. Je ne prête pas attention à ce délai ; je suis dans les temps.

Quand j’arrive à l’embarquement, une employée tout aussi charmante et souriante m’indique qu’il y a des fouilles « aléatoires » et que, pas de chance, cela tombe sur moi.

Je lui dis : « Vous savez, je sais très bien pourquoi cela tombe sur moi ».

Elle me fixe, et me répond : « Ah oui, vous avez posé une question ? »

- « Exactement ! Je m’interroge d’ailleurs sur la conformité de ces pratiques. »

Je passe dans un couloir annexe. Fouille complète de mon bagage à main. Fouille au corps. N’ayant rien trouvé de l’arsenal d’un terroriste, je suis autorisé à prendre l’avion.

Ce qui est le plus intéressant, c’est le contenu de la discussion que j’ai eue avec l’employée de l’enregistrement, après qu’elle soit revenue du super contrôle.

Je lui ai dit qu’à mon avis, non, cela ne se passait pas mal, et je lui ai demandé depuis quand ces pratiques étaient instaurées.

Réponse : « Non cela ne date pas de la dernière élection aux USA. Nous avons suivi des formations pour mettre en place ces nouvelles techniques depuis quelques mois ».

Je lui dis que je ne comprenais pas vraiment l’utilité, la fonction, de cet interrogatoire. A moins d’être enregistré (ce qu’elle a démenti). Quel moyen avait-elle de vérifier la véracité de telles questions et de se souvenir des réponses de tous les passagers ?

Elle m’a répondu :

- « En fait, il ne s’agit pas vraiment de vérifier les réponses, mais d’apprécier une attitude ».

Si je relie cette réponse à ce que m’a dit, quasi spontanément, l’employée m’enjoignant de me faire fouiller « ah vous avez posé des questions ? »

On peut appeler cela du « profilage », mais quelle est sa fonction, sa légalité?

Dans l’avion, discussion avec un jeune passager : l’interrogatoire dans la file était allé jusqu’au hobby : « La chasse » « Où ? » « …. » « Vous avez un fusil ? » « Oui » « Quel genre de gibier chassez-vous ? »…

Au fond, quelle autre fonction qu’identifier, intercepter, intimider, soumettre, faire taire, punir les citoyens qui n’acceptent pas, sans explication, des procédures imposées, non annoncées, qui semblent intrusives, discriminatoires, voire illégales.

Trois remarques, non anodines.

J’ai posé la question à un couple qui était derrière moi et avait eu droit à cet interrogatoire, Ils avaient répondu docilement, et n’avaient pas été envoyés à la fouille. La femme dit que tout de même c’est curieux et que cela relève de la vie privée. Quant à son mari « oh c’est comme cela, il ne faut pas se poser de questions »

Il n’y a que peu de problèmes pour cette grande majorité de personnes qui ne pose ou ne se pose pas de questions et qui voit, sans broncher, « ceux qui posent des questions » avoir quelques soucis.

Et il y a toujours des hommes et des femmes pour vous envoyer quelque part, très poliment et le sourire aux lèvres, dans un endroit désagréable, en vous marquant en jaune, en appliquant sereinement et très professionnellement, les consignes.

Le plus grave, c’est la discussion avec une jeune femme américaine, avocate, à qui je racontais cette histoire, et qui est très inquiète de l’évolution de son pays. Elle est tentée de soutenir des mouvements de défense des droits de l’homme. Mais aussitôt, elle s’est inquiétée de la répercussion que cela pourrait avoir sur son emploi, si son engagement devenait visible. Et là, elle m’a dit que c’est cette dernière réaction, sa peur, qui l’effrayait le plus.

A part instaurer un climat de soumission et préparer d'autres mesures menaçant encore plus les libertés publiques, à quoi peut servir une telle procédure du point de vue de la sécurité publique ? Une personne préparant un attentat se fera-t-elle remarquer en s'opposant à cette procédure ? Non, un terroriste potentiel donnera docilement toutes les réponses demandées !

Publié dans Citoyenneté, libertés