Faute de place à Rouchy, j'ai hébergé deux jeunes migrants

Publié le par Clodine Porte-Plume

Ils ont l'âge de mes enfants - ont été sauvés.

Alors on me dira – oui évidemment tu es plus sensible -
je répondrai – oui et c'est tant mieux que devant la grande messe des masses des infos on trouve quelques aspérités sur lesquelles s'accrocher ou se raccrocher, sinon ça glisse vertige, baisse des bras, à quoi ça sert, qu'est- ce qu'on peut faire, qu'est-ce qu'on peut serrer dans nos bras – quelle part d'humanité ?
Méli-mélo de l'âme humaine...
oui ils ont l'âge de mes enfants
Aucun d'eux, (ils sont deux mais ils sont mille partout ailleurs)
aucun d'eux ne quittent le blouson
dedans toute leur fortune, le téléphone portable mais bien plus encore, les connexions
Connexions aux mondes
celui de monde, qu'ils ont fuit
celui où ils sont arrivés par rafiot et par obligation parce que quand tu passes par la Lybie, tu montes dans le rafiot, tu donnes ta liasse de billets, peut-être pour mourir en mer, mais c'est ça où être tué de suite – yeux dans les yeux – je t'abats si tu ne monte pas – alors tu montes et d'ailleurs pour monter, tu enjambes les cadavres de ceux qui ont hésité, même pas refusé non, juste hésité, parce que la vie – la mort, ça s'hésite non ? Ça ne se croit pas que quelqu'un te propose ça comme choix !
Eux sont montés dans le rafiot et c'est tant mieux. Eux leur rafiot n'a pas coulé, mais ils ont vu couler les autres rafiots fin du monde. Eux sont arrivés en Italie, terre raciste nous ont-ils dit, beaucoup plus qu'en France ont-ils ressentis, mais Terre ! Terre – sol ferme – terre humaine quand même, rien où se noyer ni à être abattu comme des chiens...
Sont arrivés en France, je ne sais comment.
Sont arrivés à Angers.
Sont arrivés à Rouchy.
Sont arrivés au 115, lieu d'hébergement d'urgence.
Sont arrivés là pour dormir.
Pour dormir ? Pas sûr.
Pas sûr d'avoir de la place.
Sinon, bah ils dorment dehors ! Pas grave ...
Ils ne dorment pas d'ailleurs.
Restent en éveil, le moindre bruit.
La Lybie par exemple dans la mémoire, les réflexes.
Le moindre bruit, l'insécurité.
L'un parle, l'autre se tait.
Quelle image dans sa tête ?
La faim ? Booh, ils disent avec un grand geste d'écartement, ça c'est pas grave …
Le froid ? Booh, ils disent avec un grand geste d'écartement, ça c'est pas grave … Enfin ça dépend …
La peur. Disent-ils. La peur. Parce que même ici, y a peur, celle des restes de l'ailleurs, et puis aussi celle du présent vraiment. Oui y a des gens qui ont peur de nous et nous font peur. Jouent aux méchants mais sont à mille lieux de savoir ce que sont vraiment les méchants qui les tueraient eux, sans sourciller.
Alors Rouchy oui c'est bien, on est bien, en sécurité, mais seulement 60 places en tout.
Certaines réservées pour les familles peuvent rester inoccupées mais c'est la réglementation.
Ces places ne nous seront pas donner nous « Hommes seuls »
Ils ont l'âge de mes enfants – 27 et 31 ans – oui sont hommes – sont considérés comme personnes moins vulnérables, mais moi je les ai entendu. Je les ai entendu dire. Dire et rire la minute d'après. Rire. Tellement heureux de ne plus être là-bas, chez eux ou en Lybie. D'être accueillis. Mais des fois pas. Pas de place. Alors SOSmigrants49

 

Publié dans Solidarité