Sénégal: les valeurs morales, un frein à la liberté d’expression?

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La laïcité est une valeur universelle.

Cette information sur la liberté d'expression au sénégal, signée par Sabine Cessou sur RFI Afrique le 12 août, est là pour nous le rappeler.

Les polémiques se multiplient au Sénégal autour de la liberté d’expression. Plusieurs affaires témoignent d’un conservatisme religieux croissant, qui a abouti en juin à l’arrestation d’une jeune chanteuse, Déesse Major, en raison d'une tenue de scène, jugée provocante par un comité de « défense des valeurs morales ». En réponse, un collectif s’est formé pour défendre la liberté d’expression des artistes dans un Etat en principe laïc.
« L’affaire Déesse Major, une chanteuse relativement peu connue, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », témoigne l’un des fondateurs du collectif pour la liberté d’expression qui s’est formé de manière spontanée à la suite de cette affaire.
Pour mémoire, cette jeune rappeuse a été arrêtée et placée trois jours en garde à vue, le 19 juin, suite à la plainte déposée par un Comité de défense des valeurs morales (CDVM). Cette plateforme est composée de diverses associations religieuses et de la société civile désireuses de veiller aux bonnes mœurs, dans un pays à plus de 90% musulman.
Le tort de Déesse Major ? Avoir arboré un décolleté plongeant et un mini-short à la mode américaine dans une vidéo diffusée sur l’application Snapchat et relayée par les réseaux sociaux. Accusée de « danses érotiques » au pays du sabar, une danse traditionnelle qui voit les femmes danser de manière non moins suggestive, elle a été convoquée par un procureur, avant que l’affaire ne soit finalement enterrée. Le CDVM a en effet retiré sa plainte, estimant la médiatisation de l’affaire suffisante pour faire passer son message : « La liberté d’expression totale n’est permise nulle part, à part dans les sociétés qui ont vraiment vocation à sacrifier leur culture et leurs enfants ».

Manifeste citoyen

Lors de l’arrestation de la jeune chanteuse, toutes les voix qui comptent dans la société civile, parmi lesquelles Alioune Tine, président d’Amnesty International pour l’Afrique, ainsi que le collectif citoyen Y’en a marre, s’étaient élevées pour prendre la défense de Déesse Major. La chanteuse, qui a gagné en notoriété, a reçu pendant sa garde à vue la visite de nombreuses personnes, dont le journaliste Fadel Barro et le rappeur Fou Malade, de Y’en a marre.
Dans la foulée, un manifeste « citoyen » signé par une centaine de personnalités a été publié le 15 juillet par un nouveau collectif qui s’est spontanément formé, baptisé Au nom des libertés. Ce groupe d’une dizaine de personnes comprend des musiciens, des managers d’artistes, des journalistes et critiques d’art, un juriste et divers consultants dans le domaine culturel. Parmi eux figure notamment Daniel Gomes, président de l’Association des métiers de la musique (AMS) au Sénégal.

Une longue liste de censures

Sans revenir sur l’interdiction de Charlie Hebdo décidée par les autorités de Dakar, après les attentats terroristes de janvier 2015 à Paris, pour cause de caricature du prophète Mohamed, le manifeste dresse une liste non exhaustive d’actes de censure qui se sont répétés depuis les années 1990.
Il y est question de l’interdiction d’une pièce de théâtre de la célèbre compagnie Daaray Kocc, accusée d’avoir tourné une figure d’imam en dérision, mais aussi des accusations outragées de « blasphème » qui ont accueilli en 2013 l’ouvrage Le Coran et la culture grecque d’un grammairien respecté, le professeur Oumar Sankharé. Est aussi mentionné le plus récent retrait des ventes du livre intitulé Les derniers jours de Muhammad (Albin Michel, Paris, 2016), sur plainte d’une association religieuse.
Excès de zèle au Sénégal où les confréries musulmanes sont courtisées par le pouvoir politique en raison de leur puissance sociale et financière ? L’auteur du livre interdit, l’universitaire tunisienne Héla Ouardi, n’a en tout cas pas été la cible d’une telle censure dans le Maghreb.
Au sujet des femmes, la pétition a le mérite d’enfoncer le clou en termes très clairs : « Les femmes doivent être libres de choisir de se voiler ou de se dévoiler, de porter des tenues traditionnelles ou pas, d’aller boire un verre sans être considérées comme des péripatéticiennes ».
Cette levée de boucliers n’est pas une première. Quatre intellectuels avaient déjà protesté par le biais d’un manifeste, en octobre 2010, contre la censure dont leurs ouvrages, critiques à l’égard du pouvoir, avaient fait l’objet sous la présidence d’Abdoulaye Wade. Aujourd’hui, ce qui est en cause, c'est un raidissement qui ne dit pas son nom, en essor depuis un quart de siècle au Sénégal.